Au c½ur de cette effervescence, la Butte-Montmarte fait figure de lieu emblématique. En 1891, la basilique Notre-Dame du Sacré-C½ur est inaugurée en grande pompe. Chapotant la Butte Montmartre, on espère ainsi redorer le blason de cette colline bien malfamée. Mais contrairement à toute attente, la cohabitation entre ce lieu saint et ses flancs plus sulfureux donne un cachet suplémentaire à ce haut lieu de la vie parisienne. Marginaux, artistes et saltimbanques continuent à fréquenter les cabarets, Music-Hall et cafés toujours plus nombreux tandis que bourgeois, aristocrates et demi-mondaines, attirés par les plaisirs nocturnes y prendront leurs habitudes. Les cafés-concerts deviennent le symbole même de ce brassage social et culturel. Ouvriers, artistes, bourgeois et aristocrates se retrouvent à la même table dans une joyeuse atmosphère de fête et de frivolité. Parmi ces cabarets artistiques certains resteront célèbres : le Chat Noir, avec ses riches décors réalisés par Caran d'Ache, le Mirliton, les Folies-Bergère, Le Moulin Rouge... On y écoute les chansons anti-conformistes d'Aristide Bruand, chantre de la marginalité, des prostituées, des chômeurs et de tout un "petit peuple" jusqu'alors méprisé par les artistes.
Les cercles littéraires tels que Les Hydropathes fondé par le Bohémien Emile Goudeau ou Les Incohérents et leur prédilection pour la satire politique, y ont pignon sur rue. Les artistes-peintres y trouvent leur inspiration. Parmi eux, Toulouse-Lautrec, fidèle des lieux, immortalisera ces scènes baroques, colorées, à mi-chemin entre les divertissements les plus fous et le tragique de la vie du petit peuple dans des tableaux restés célèbres comme Le Chat Noir ou La Goulue.
"Les mêmes coins abritent les mêmes gens. Sous les colonnes rouges, les solives peintes, dans ce décor de palais barbare, roulent les mêmes types, danseurs et danseuses liés ventre à ventre dans la communion du rythme, mecs et graines de mecs, combinards, vendeurs de neige ou de tuyaux, marchands de viande ou de plaisir, artistes, flâneurs, michetons, lames de fond que n'absorbe pas la grande houle humaine des étrangers curieux. A cet élément mâle s'enlace l'élément femelle, putains, demi-filles, bourgeoises, lesbiennes, et brasseuses d'affaires. Tout se mêle, se fond et se confond dans le lent tourbillon qui, de la piste, gagne les pourtours et les promenoirs."
Henry-Jacques. Moulin Rouge - 1925